Moi qui vous parle à l’instant, trônant fièrement au milieu de l’atelier, c’est avec honneur et bravoure que j’ai gagné cette place de choix !
Ne vous méprenez pas, je ne suis pas toute jeune. Viens donc, glisse-toi dans mes plis, au creux de mon col, je te raconte mon histoire
Perchée au cou d’un roi, à mon âge Moyen je me trouvais bien à l’étroit, Enfermée sous des couches lourdes et précieuses, je suffoquais de velours et de soie.
Bien gentil de me faire exister, certes, mais j’aurais préféré un autre rôle que celui d’éponger la sueur et de protéger mon ami, le noble, de la saleté.
Merci, mais quelle affaire !
Non, moi, c'est de bien plus dont je rêvais.
La Renaissance fut ma chance.
Enfin, on me remarqua.
Bien plus qu’un simple sous-vêtement, je pouvais, moi aussi, comme mon cousin le lin, être gage d’élégance !
On me garnit de dentelles au col et aux poignets, on me donna des galons, et me voilà propulsée dans les salons, jabot au vent et col amidonné. Comme j'étais belle, virevoltant aux rythme des chants.
Je ne me cachais plus : on m’arborait fièrement.
Au XVIIᵉ siècle, j’y étais !
Je n’étais plus l’ombre d’une robe… je devenais la robe.
Enfin presque.
Véritable article de luxe, je proclamais le rang social de celui qui me portait. Ah, quelle revanche après avoir essuyé tant d’aisselles ! Pardi !
Même si, pour les femmes, la pudeur me gardait encore prisonnière sous leurs corsets, je pouvais enfin orner leurs poitrines, dévoilant quelques bouts de dentelle avec élégance. Une place de choix, cela dit.
la culotte me jalousait paraît-il!
Mais n’allez pas croire que je me contentais de ce succès.
Non. Il me manquait encore quelque chose…
Je voulais devenir l’amie de touste ! Celle qu’on enfile sans y penser, celle qui trône dans chaque dressing. Tu vois ?
Celle dont on ne peut se passer.
Pour ça, l’industrie m’a bien aidée.
Mon tissu évoluait, mes fibres se transformaient.
Je devenais accessible à cette nouvelle classe qu’on appelait “moyenne”.
Des rayures et des motifs pour les esprits détendus,
du blanc immaculé pour les ambitieux en quête de respectabilité.
J’étais partout : dans les usines, sur les marchés, au bureau, en fête…
Moi, la chemise, j’étais devenue universelle.
Me voici aujourd’hui, parée de mille idées,
aux cols pelle-à-tarte, et je ne parle pas de celle de tante Colette,
a celui de claudine!
tantôt hawaïenne à fleurs,
tantôt taillée dans le drap de mamie Odile,
Je suis là, à redonner vie aux tissus oubliés, à enchanté des chutes jetés, moi,
chemise, je me tiens au creux de l’atelier de Limen.
Je ris entre ses doigts, je me transforme, je me réinvente.
je suis ravie du chemin parcouru.
Piece maitresse et centrale, je suis enfin la reine.
Et qui sait ? Ce n’est pas fini…
Car sous chaque pli sommeille encore une histoire à recoudre.
Bien à vous cher/ers lecteurices,
Votre chroniqueuse au fil encré.
A dimanche prochain.
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